Le pont sur la Drina d’Ivo Andrić

Le pont sur la Drina d’Ivo Andrić

Arrêt nocturne à Višegrad

Dans la nuit du 5 au 6 juin 2025, alors que le bus de nuit me conduisait de Mostar à Belgrade, il s’arrêta à Višegrad. À travers la pénombre, j’apercevais de loin le pont Mehmed-Pacha Sokolović, dressé au-dessus de la Drina. Réalisé par l’architecte ottoman Mimar Koca Sinan à la fin du XVIᵉ siècle, ce monument est au cœur du roman Le Pont sur la Drina d’Ivo Andrić, que j’avais justement entre les mains et dont l’histoire se déploie en ces mêmes lieux.

https://www.petitfute.com/v45985-visegrad/

Ivo Andrić 

Écrivain yougoslave, Andrić est né le 9 octobre 1892 dans le village de Dolac, près de Travnik, ancienne capitale ottomane de Bosnie. Issu d’une famille croate et catholique, il a grandi à Višegrad, aujourd’hui située à l’est de la République serbe de Bosnie, non loin de la frontière serbe. À l’époque, la région était sous domination austro-hongroise. Andrić s’est éteint le 13 mars 1975 à Belgrade.

Višegrad durant la guerre 

Plus récemment, Višegrad a été le théâtre de terribles violences pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995) : des forces serbes de l’armée de la République serbe de Bosnie, ainsi que des unités paramilitaires — notamment les “Aigles blancs” (White Eagles) — ont mené un nettoyage ethnique visant la population bosniaque. Des corps ont été jetés dans la Drina, marquant à jamais la mémoire de la ville.

Le pont : témoin immobile de l’histoire

Le célèbre pont, pilier de pierre qui ancre le roman dans l’espace, se construit au fil des pages et, immuable, demeure le témoin silencieux des bouleversements historiques qui traversent la ville.

À l’époque, son emplacement revêtait une importance géostratégique, reliant l’Empire ottoman (la Bosnie est conquise par les Ottomans en 1463) aux nations européennes chrétiennes. Mais Andrić lui attribue aussi une dimension symbolique : un espace où les habitants de toutes confessions se retrouvent pour échanger et se rencontrer.

« La force des éléments et le poids du malheur partagé rapprochaient ces gens et jetaient un pont, pour un soir du moins, au-dessus de l’abîme qui séparait une communauté de l’autre. »

À travers son récit, l’écrivain commente l’histoire tourmentée de la Bosnie :

« Les adversaires se disputaient non seulement les femmes, les chevaux et les armes, mais aussi les chansons, qui passaient d’un camp à l’autre comme un précieux butin. »

En ces terres disputées, la culture elle-même devient un territoire en conflit. L’héritage littéraire d’Andrić est aujourd’hui revendiqué par la Bosnie-Herzégovine, la Croatie et la Serbie, reflet des fractures identitaires de la région.

Si l’Histoire s’agite, le pont, lui, demeure immobile — ancré dans la pierre et dans le temps —, devenant un repère pour le lecteur :

« Tous les changements qui affectaient la ville semblaient glisser sur le pont sans l’effleurer. Le vieux pont blanc, qui avait accompli sa mission pendant trois siècles, paraissait destiné à rester immuable. »

L’atmosphère de Višegrad enveloppe aussi les étrangers, qui finissent par s’adapter à son rythme :

« Au début, nombre de fonctionnaires franchissaient ce pont avec angoisse, incapables de s’intégrer à la ville. Mais quelques années plus tard, ils passaient des heures avec les habitants, partageant les causeries légères et le rythme nonchalant de la vie locale, et certains s’y établissaient définitivement. »

J’ai souri en lisant ces lignes, en repensant à mon propre chemin d’intégration à Mostar, où j’avais pris goût à ces heures passées parmi les habitants et aux brèves conversations avec les locaux croisés au hasard des rues ou des ponts.

Une leçon intemporelle

J’ai encore beaucoup de citations que j’aimerais évoquer, mais je terminerai cet article par celle-ci, qui me semble immortelle :

« Chaque génération a ses illusions à propos de la civilisation : certains pensent contribuer à son essor, d’autres croire en être les témoins du déclin. En réalité, elle s’embrase, couve et s’éteint simultanément, selon le lieu et le regard porté. La génération qui discutait sur la kapia, au-dessus de l’eau, était plus riche d’illusions, mais, pour le reste, elle ressemblait à toutes les autres. »

Conclusion

À travers le pont, le roman et l’histoire de Višegrad, Andrić nous rappelle que les lieux peuvent devenir des témoins silencieux de la mémoire collective. Le temps passe, les hommes se succèdent, les civilisations s’embrasent et s’éteignent, mais certains monuments, comme ce pont sur la Drina, continuent d’offrir aux générations suivantes un repère, un lien entre passé et présent, et une invitation à la réflexion sur notre humanité.

Une réponse à « Le pont sur la Drina d’Ivo Andrić »

  1. Avatar de Diane
    Diane

    Je vais peut-être me lancer dans la lecture de ce livre alors !

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Je m’appelle Lisa

Ces cinq dernières années, j’ai vécu sur deux continents et dans 6 pays différents. Partie à 20 ans en 2020 en Erasmus à Vienne, j’ai continué ma route au-delà des frontières. Au cours de ces expériences de vie à l’international, j’ai noté mes impressions. J’ai aujourd’hui enfin le courage d’en exposer ici quelques-unes.

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