Critique malgré moi

Critique malgré moi

« What’s your opinion of Mostar and its inhabitants? » est souvent l’une des premières questions qu’on me pose lorsque l’on fait ma connaissance. On m’a aussi demandé si mes premières impressions du pays et de la ville correspondaient à la réalité. Avant de venir ici, je n’avais pas d’image préconçue de la population locale. Bon j’avoue, je vous le confesse, j’avais l’image de Tito en tête, même si je n’étais pas née lorsque ce dernier a cessé de gouverner la Yougoslavie…

Carte ancienne de la Yougoslavie représentant les costumes et les maisons traditionnels des peuples. Exposée au Musée d’Histoire de la Yougoslavie de Belgrade.

Blague à part, j’avais rencontré quelques Bosniens, notamment à Vienne, ainsi que d’autres nationalités des pays de l’Ex-Yougoslavie, mais ces rencontres ne m’avaient guère permis de me forger une idée précise. Ce que j’avais remarqué, en revanche, c’était que les femmes, en moyenne, prêtaient une plus grande attention à leur apparence et n’hésitaient pas à utiliser abondamment du maquillage lorsqu’elles sortaient le soir… Depuis que j’habite à Mostar, j’ai pu en effet observer le soin que les femmes accordent à leur présentation. Quant aux hommes, beaucoup cultivent une image de virilité, souvent par leur stature, leur goût pour la musculation, leurs coiffures courtes et leurs tenues sombres. Mais comme on dit souvent, « l’habit ne fait pas le moine ».

Les femmes, qui véhiculent cette image de princesse ou de femme douce à première vue, cachent bien souvent un caractère bien trempé. Elles sont travailleuses et, fait surprenant, leur voix est souvent plus grave que celle de leurs homologues françaises. Je me souviens, en parlant avec une amie française, nous avions attribué cette sonorité particulière à leur langue maternelle, mais aussi à leur consommation parfois intensive de cigarettes. D’ailleurs, ici, lorsque j’entends des conversations entre femmes ou hommes, j’ai parfois du mal à savoir s’ils se parlent normalement ou s’ils se chamaillent, car leurs intonations sont souvent plus fortes qu’en français.

Les hommes à Mostar, qui peuvent presque intimider au premier regard par leur carrure imposante sont, paradoxalement, parfois très timides et sensibles. Je vois souvent ces grands gaillards s’occuper de leurs enfants, aller les chercher à l’école… L’un de mes professeurs de fitness, avec ses cheveux rasés et ses muscles saillants, porte un tatouage de sa petite fille sur le bras, un contraste aussi surprenant que touchant. La génération plus âgée m’a confié que la société avait évolué ces dernières années, ce qui expliquait ces nouvelles tendances.

La mentalité ici est fascinante, mélange subtil entre la réserve typique des Slaves — qui se manifeste par une certaine retenue dans l’expression des émotions, parfois perçue comme de la dureté — et une chaleur plus méditerranéenne, qui se libère une fois la glace brisée. Je me souviens d’un atelier de conversation pendant la semaine de la Saint-Valentin : je leur avais demandé de parler d’un amour… et je me suis sentie bien seule. Personne ne souhaitait se lancer. Ils m’ont alors expliqué qu’ici ce type de sujet n’est généralement pas abordé en public par les hommes (et je précise que nous étions en petit comité).

Beaucoup de ces hommes et femmes ont vécu les horreurs des guerres yougoslaves et ont perdu des proches. Les plus jeunes ont grandi dans l’ombre de ces traumatismes, évoqués par leurs aînés ou visibles dans le paysage : maisons en ruines, impacts de balles et traces de grenades. Pourtant, les habitants de Mostar sont d’une grande chaleur humaine et d’un altruisme remarquable. On me propose souvent de l’aide avant même que j’en fasse la demande. Les cafés sont des lieux de sociabilité essentiels, où l’on se retrouve simplement pour discuter. La générosité est une norme : avant même que je sorte mon portefeuille, on a déjà payé pour tout le monde. Ici, inviter ses amis est un geste naturel. Il faut également accepter que tout ne soit pas consigné par écrit ; bien souvent, c’est la confiance qui prévaut. Il est tout à fait possible de louer un appartement sans contrat, si ton propriétaire connaît quelqu’un de ton entourage.

L’entraide est omniprésente, et la débrouillardise est de mise. Si tu as besoin de réparer un meuble chez toi, par exemple, tu peux demander à ton ami, qui demandera à son ami, qui a un cousin, l’homme à tout faire du coin. D’ailleurs, la famille occupe une place centrale. Les jeunes quittent souvent le foyer familial assez tard, parfois vers 30 ans ou même après, pour des raisons économiques mais aussi par tradition : s’ils ne sont pas mariés, il n’y a pas vraiment de raison de quitter le nid familial.

Quand je réponds à leur interrogation sur ma perception de leur ville, j’essaie de rester concise, en leur disant que, j’ai été bien accueillie à Mostar et par ses habitants. On finit par s’habituer à cette petite ville, à ses rues et à ses visages. Aujourd’hui, quand je marche dans la rue, il m’arrive d’entendre des voix crier mon nom et venir me saluer — moi, la Française, qui, il y a encore quelques mois ne connaissait personne ici. Je leur dis aussi que j’apprécie le rythme plus calme de la vie, comparé à celui effervescent de la région parisienne. Et j’évite soigneusement de parler de la politique complexe de la ville ou du pays, car ils en sont parfaitement conscients et en sont, pour la plupart, les premières victimes.

Je trouve cela intéressant et plutôt positif qu’ils prennent autant en considération l’avis d’autrui, mais cela soulève en même temps certaines interrogations. Cette curiosité semble aussi liée à l’image de la ville renvoyée par les médias étrangers : tantôt une ville analysée uniquement à travers la guerre passée, la division et la violence balkanique, tantôt un lieu touristique réduit à son vieux centre pittoresque. Mon avis devient alors un miroir externe : il leur permet de confronter cette image médiatique avec la réalité telle qu’elle est vécue par quelqu’un venant de l’extérieur. Surtout que plusieurs fois, quand je leur ai dit que j’étais Française, ils ont levé le bras en m’indiquant que ma « culture », mon pays, était là-haut, me mettant ainsi sur un piédestal. Moi qui ai le vertige, cela me met mal à l’aise. Même si je reconnais les vertus de mon pays, je ne pense nullement qu’on puisse hiérarchiser ainsi les cultures… D’autant plus lorsqu’on attribue à quelqu’un plus de valeur en fonction de son pays d’origine, alors que personne n’en est responsable. Être Française ne me confère aucun mérite en tant qu’individu.

3 réponses à « Critique malgré moi »

  1. Avatar de gardenersteady686d8b623c
    gardenersteady686d8b623c

    Interesting to see Mostar beyond the headlines! Bravo

    1. Avatar de Camélisa
      Camélisa

      Thank you !

  2. Avatar de thoughtfullynut88048b1807
    thoughtfullynut88048b1807


    Tu nous transporte littéralement là-bas et nous fait voyager de façon extrêmement instructive, avec beaucoup d’émotions dans la description des personnes que tu as rencontrées sur ta route, et avec quelques pointes d’humour et de légèreté qui sont ta marque. Le texte est un régal à lire ! Bravo Lisa !

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Je m’appelle Lisa

Ces cinq dernières années, j’ai vécu sur deux continents et dans 6 pays différents. Partie à 20 ans en 2020 en Erasmus à Vienne, j’ai continué ma route au-delà des frontières. Au cours de ces expériences de vie à l’international, j’ai noté mes impressions. J’ai aujourd’hui enfin le courage d’en exposer ici quelques-unes.

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